Nouvelle : L’envie

Dans mon billet du 10 septembre (Quand il ne se passe rien, c’est qu’il se passe quelque chose), je vous disais que j’avais participé au concours de nouvelles organisé dans le cadre du Festival Mange, Lille !

Je n’ai pas gagné ce concours de nouvelles. En même temps, puisqu’il s’agissait de ma première participation à ce type de « compétition », j’en aurais été très étonnée ! Participer était pour moi surtout l’occasion d’écrire avec plusieurs contraintes. Les consignes qui avaient été données étaient les suivantes :

  • commencer le texte par les mots « J’ai tout mangé »,
  • composer un texte faisant 2 pages maximum.

Je vous propose donc de découvrir ma nouvelle.

L’envie

J’ai tout mangé. Absolument tout. Même les petits grains de sel éparpillés sur le bord de l’assiette d’entrée, placés là pour relever le foie gras. Même les petits bouquets de brocolis mis en décoration du plat de résistance, alors que je n’aime pas les brocolis. J’ai même rasiné jusqu’à la dernière petite goutte de vinaigre balsamique égarée sur le bord de l’assiette de fromage. Je n’avais même plus assez de pain pour saucer le vinaigre : mes quignons de pain, je les ai saupoudré de tous petits morceaux de fromage de chèvre, de pavé de Wissant et de maroilles pour profiter le plus longtemps possible du plaisir de déguster ces fromages.

J’ai tout mangé. Il faut dire que ce repas, j’en ai tellement rêvé. J’en ai tellement eu envie. Depuis six mois, pour être précis. Depuis six mois, je me répète : « Si tout se passe bien, je m’offre le plus gros gueuleton de toute ma vie ! J’irai dans un restaurant sympa du Vieux Lille et je me ferai sauter la panse ! ».

Depuis six mois, je n’ai plus qu’une envie : me régaler de toute la cuisine française, et rattraper mon retard dans la dégustation des plats Ch’ti. Je n’ai pas toujours été un adorateur de la cuisine de mon terroir, ni même de la gastronomie française. Je mangeais bien certains plats traditionnels de temps en temps, mais sans vraiment le chercher et sans avidité. Mais d’en être privé me fait soudain réaliser le manque. Et ce manque en a créé une irrépressible envie.

Cette envie, cet objectif là m’a nourrit spirituellement pendant six mois, quand la nourriture physique ne m’apportait que tristesse et dégoût. Ce fut une affreuse découverte pour moi : la nourriture peut vous rendre triste. Celle que vous ne pouvez pas manger, et surtout celle qu’on vous force à avaler. Un bon repas revigore autant l’âme que l’estomac, mais les aliments avalés à contrecœur, alors que vos entrailles émettent les plus vives protestations, ont le pouvoir de vous rendre triste. Quand vous n’avez plus conscience de déguster un bon repas, mais d’avaler simplement des vitamines, des protéines et des lipides, pour reconstituer force et énergie, pour améliorer vos analyse et pour aider les médicaments à mieux agir, où est le plaisir ? Comment avoir envie de terminer son assiette si son contenu vous rend triste ? Mais il fallait bien en passer par là, et à chaque nouvelle arrivée de plateau-repas, à chaque bouchée, mon envie devenait de plus en plus forte et je me rappelais ma promesse de festin ! Cette promesse était quasiment devenue ma raison de vivre !

Il fallait pourtant tout manger, et je n’en avais pas envie. Pour m’aider à tenir le coup, il m’a fallu jouer de trésors d’imagination. Ces pommes de terre, tout juste cuites à la vapeur, pourraient très bien être des pommes grenailles persillées à souhait. Ce steak un peu trop cuit et sans tendresse, si j’imaginais qu’il s’agit d’une bonne bavette d’aloyau, assaisonnée d’oignons, passerait sans doute mieux. Toutes ces astuces n’ont pas toujours fonctionné et j’ai souvent peiné à terminer mes plateaux-repas. Mais elles ont eu le mérite de me permettre de m’évader, de ne plus penser à la maladie ou aux soins, au moins quelques heures chaque jour.

Ce soir, j’ai donc tout mangé. Pour la première fois depuis six mois, j’ai tout mangé. Sans me forcer. Sans avoir recours à aucune astuce. Ce soir, je n’ai pas eu besoin de mon imagination pour me nourrir. Ce sont plutôt les mets délicieux qui ont nourri mon âme et mon cœur. Ce soir, je n’ai pas été triste, je me suis senti à chaque plat plus joyeux que jamais. Ce soir, j’ai comblé mon envie.

En dévorant des yeux la carte des desserts, je repense à mon dernier rendez-vous avec le médecin. Je repense à son air bienveillant quand il m’a annoncé que le traitement était terminé, qu’il avait été très efficace et que j’étais totalement tiré d’affaire. Et surtout je repense à son éclat de rire quand, à sa question « Qu’allez-vous faire maintenant ? », je lui ai répondu : « Aller déguster la plus grosse tranche de pain perdu du monde ! ». Je repense à tout ça quand le serveur vient à ma table et me demande, en souriant : « Monsieur, pour le dessert, vous avez eu le temps de faire votre choix ? ».

La nouvelle qui a remporté ce concours a été diffusée par le Festival Mange, Lille ! Si vous voulez la consulter, c’est par ici, sur leur page Facebook. Ce texte est absolument remarquable, et je sais pourquoi le mien ne pouvait pas rivaliser, notamment en terme de rythme et de chute. Pas grave, ça indique les progrès à faire pour la prochaine fois 😉