Atelier d’écriture : Le premier retour

Pour son atelier d’écriture 255, le blog Bricabook nous propose la photographie suivante, du photographe Fred Hedin.

Photographie de Fred Hedin

© Fred Hedin

Cette photographie m’a immédiatement fait penser à ma nouvelle Le dernier train (écrite pour le concours de nouvelles Le temps d’un voyage organisé par Librinova). J’ai donc construit mon texte de cette semaine comme une suite de cette nouvelle (que vous pouvez lire sur le site consacré au concours, ou dans mon article consacré à la participation à ce concours, si vous souhaitez mettre les deux textes en rapport). Je vous laisse le découvrir 🙂

Le premier retour

Il avançait prudemment, posant délicatement les pieds entre les objets éparpillés. De temps en temps, il sentait, à travers l’épaisse couche de poussière, quelque chose craquer ou coller sous ses pieds. De vieilles poupées difformes et borgnes s’épanchaient sur les épaules d’ours vidés, sous le regard vide de tableaux de famille défraîchis. De vieux matériels informatiques complétaient ce portrait d’une civilisation disparue.

Tous les immeubles qu’il avait inspectés jusqu’à présent offraient le même spectacle désolant : ossatures métalliques rouillées auxquelles pendaient encore quelques débris de verre, squelettes de béton décharnés, dans lesquels ne restaient que des morceaux de tout et des restes de rien. Des brisures de vie, témoignages de traces humaines passées, délaissés par ceux qui les possédaient.

Il savait en arrivant ce qu’il risquait de trouver. Ce qu’il avait vu de la ville jusqu’àlors correspondait à ce que son grand-père lui avait raconté. Une ville abandonnée de ses dernières âmes, sans plus aucun semblant d’existence. Quand l’Homme n’était plus là, les lieux n’avaient plus de sens, plus d’essence. Mais quand l’Homme était là, pensa-t-il, son pouvoir destructeur vidait de sens les belles choses qu’il avait lui-même construites.

Il se remémorait les récits de son grand-père, quand celui-ci lui racontait les circonstances de cet exode massif. Maintenant qu’il était sur place, il essayait d’imaginer ce qu’avaient subi les gens qui vivaient ici, ce qu’ils avaient pu ressentir en quittant leur ville, l’endroit où ils avaient toujours vécu.

Il pensa aussi à ce que lui avait dit son grand-père au sujet des pauvres hères qui n’avaient pas pu ou voulu partir. Avant de monter dans le dernier train qui quittait la ville, il leur avait à peine jeté un œil, sans doute pour ne pas couper sa volonté de partir. Aucun de ces naufragés urbains n’avaient dû survivre. Leur agonie avait certainement été lente et douloureuse. Il avait entendu de nombreuses fois les témoignages des migrants qui racontaient à quel point le déracinement avait été une souffrance. Mais aucun ne s’était demandé ce qu’avaient pu être les souffrances de ceux restés sur place.

Il poursuivit sa progression à travers les ruines. Il les observait attentivement, réfléchissant à la meilleure manière de les ramener à la vie. C’est le défi qu’il s’était lancé en proposant de mener cette expédition. Hormis son aïeul, ils avaient été peu nombreux à l’encourager dans cette opération. Beaucoup s’étaient résignés et pensaient que cette terre était définitivement perdue. Mais il avait l’optimisme et l’espoir chevillés au corps, ce même optimisme qui avait conduit son grand-père à migrer au dernier moment, espérant que la situation pouvait encore être sauvée. C’est surtout pour lui qu’il avait entrepris cette reconquête, pour essayer de prouver que le pire n’était jamais certain, que la foi en l’Homme pouvait faire oublier ses erreurs.

Au bout de plusieurs heures passées à déambuler au milieu de ce paysage où d’autres n’auraient perçu que la désolation, il jeta un nouveau coup d’œil à son appareil de mesure. Les données étaient satisfaisantes, plus aucun  signe de pollution soixante ans plus tard. Il ôta doucement le casque de sa combinaison, prit une grande inspiration et se laissa porter par l’air neuf de cette cité à reconstruire, imaginant toutes les possibilités qui s’offraient à lui et aux Hommes.