Atelier d’écriture 283 : La fuite

C’est une nouvelle photo intriguante que nous a proposé cette semaine Leilona pour le nouvel atelier d’écriture de son blog Bricabook.

Photo d'un passager dans un train

Aucun ©

 

Voici le texte que cette photographie m’a inspiré.

La fuite

« Qu’est ce que je fais ici ? »

C’est ce que je n’arrêtais pas de me demander, en fixant non mes pieds, mais l’herbe qui défilait dessous.

Je n’avais pas perdu la mémoire, je me souvenais de tous les évènements qui m’avaient conduite jusqu’à cette plateforme du train. La façon dont j’étais montée dans ce train, haletante d’avoir couru pour être certaine de le prendre ; le désarroi du vendeur de la SNCF lorsqu’à sa question « Où voulez-vous aller ? » , ma réponse fut simplement « Je ne sais pas, pour la ville destination du prochain train qui partira. » ; les détours que j’avais fait pour arriver jusqu’à la gare, mon cerveau n’étant pas certain d’avoir pris la bonne décision ; les tergiversations devant mes armoires, pour savoir ce qu’il était absolument nécessaire d’emporter pour une absence pour l’instant temporaire ; le craquement de mes genoux quand je m’étais enfin levée du canapé, après y avoir passé plusieurs jours avachies, à me demander que faire de ma vie.

Le vide qui s’était emparé de moi les mois précédents avait trouvé son paroxysme dans cet immobilisme, pendant ces quelques jours où je m’étais pelotonnée dans à peine un mètre carré de tissu sombre. J’avais trouvé refuge dans le seul endroit qu’il détestait dans cette pièce, le seul endroit qu’il n’avait pas souillé de ses pensées négatives et destructrices.

Ce n’est qu’après son départ que j’avais saisi toute la méchanceté de ses paroles et de ses actes. Ce n’est qu’à se moment là que j’avais perçu le temps perdu à ses côtés, et les dégâts qu’il avait causés. Sur moi. Sur mon estime. Sur mes envies et mes espoirs.

Je ne m’étais pas tournée vers cette destination pour me trouver une nouvelle destinée, mais simplement pour fuir. Fuir le moment de choisir, fuir le moment de me relever, fuir le moment d’accepter l’idée que j’étais plus forte que l’image qu’il m’avait renvoyée. Et une fois dans ce train, fuir ma propre fuite m’avait conduite sur cette plateforme, à me demander pourquoi être encore là.

Je levais soudain les yeux. Mes pieds, je les connaissais déjà, même un peu trop, à force de les regarder lorsque je marchais dans la rue ou lorsqu’un inconnu m’adressait la parole. Mais les paysages, le nouvel horizon que traversait ce train, je ne les connaissais pas. Autant en profiter. Des bosquets ; ici un troupeau de vaches paissant tranquillement l’herbe d’ailleurs plus verts les uns que les autres ; là un hameau perdu, respirant la tranquilité. Des couleurs scintillantes, des bruits doux et mélodieux et des odeurs apaisantes s’engouffraient par la porte que j’avais ouverte. Elle devenait alors une fenêtre ouverte sur un monde merveilleux, simplement rempli de la vie. Le festival sensoriel qui envahissait le wagon me donna bientôt l’envie d’aller me promener dans ce paysage, de me laisser envahir par ses odeurs et ses couleurs. Un espoir germa en moi, celui de pouvoir y trouver un morceau de moi-même que je ne connaissais pas encore. Dans un petit coin de mon cerveau, une petite forme floue, portant un T-shirt mal ajusté imprimé du mot « Estime », disait timidement « coucou, je suis revenue… » Et mon esprit, plus grand mais marchant d’un pas mal assuré, lui répondit : « Viens, mettons nous en route ».

Alors, je sus ce que je faisais là. Je pris une grande inspiration de cet air simple, mais tellement puissant. Je retournai m’asseoir pour poursuivre, non plus ma fuite, mais mon cheminement nouveau.

20 réflexions sur “Atelier d’écriture 283 : La fuite

  1. Je dévore le texte pour connaitre la fin (la chute comme on dit, mais ici de façon inappropriée). Ouf ça finit bien. Aussitôt je suis rassuré qu’elle regagne sa place. Sur une toute petite distance tout se joue, dans un sens ou dans l’autre et l’histoire divergera vers deux destinées.
    Elle voulait fuir en prenant un train qui avance, disons à 60 ou 100 km/h. Pourtant elle est sur un point de la planète qui tourne à environ 300m/sec du fait de la rotation de la terre sur elle même et elle file à environs 30km/sec pour faire le tour du soleil chaque année.
    En fait quoi que nous fassions nous avançons toujours à une vitesse folle vers notre futur.

    Aimé par 1 personne

    • Merci Bonlecteur pour ton commentaire 🙂 je te reconnais bien là, à nous rappeler que les mécanismes de la nature conservent une force sur nos êtres, quoi qu’on dise ou fasse. Cependant, l’être humain a le choix dans ses déplacements : se déplacer de quelques mètres au sein d’un même lieu ; se déplacer de plusieurs kilomètres en changeant de lieu. C’est ce choix qui fait notre force, et c’est l’intention qui nous permet finalement d’avancer vers notre futur. Plus ou moins vite.

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    • Merci bcp Nady pour ton commentaire encore très gentil à l’égard d’un de mes textes 🙂 La chute ne pouvait pas être différente car finalement, je ne pense pas être capable d’assumer jusqu’au bout un texte à tonalité négative. J’ai un jour rencontré une auteure qui écrit ce qu’on appele des « feel-good books », qui a dit qu’elle n’imaginait pas écrire une histoire qui ne finisse pas bien. Je la comprends. Sans forcément écrire dans ce genre là, je pense que si mon écriture m’emmène parfois vers des atmosphères douloureuses ou des sujets graves, mes personnages ne peuvent pas ne pas réussir à rebondir et à surmonter les épreuves qu’ils rencontrent. Ce fut encore le cas dans ce texte 🙂

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  2. Voilà !!! Bravo, mille bravos, sincèrement !!! Enfin quelqu’un qui ne saute pas !! Qui ne tombe pas.. Qui prend ce train pour une chance et cette porte ouverte pour un espoir vers une vie nouvelle, vers des choses qu’elle ne connait pas mais qu’elle a hâte de rencontrer.
    Un texte d’espoir !! Merci !

    Aimé par 1 personne

    • Merci Amor-Fati pour ton commentaire 🙂 Comme je le disais dans mes autres réponses, le désespoir ne pouvait pas être le ton de ce texte. Le personnage avait déjà connu le vide de la perte d’estime dans son quotidien et son univers, le changement de décor et de repère devait ramener l’espoir 🙂

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