Atelier d’écriture : Un petit coin de vie

Pour l’atelier d’écriture de cette semaine, Leiloona et son blog Bricabook nous a de nouveau proposé une photographie de Fred Hedin.

 

Photographie de Fred Hedin© Fred Hedin

Voici le texte qu’elle m’a inspiré.

Un petit coin de vie

Au début, les villageois l’avaient regardé bizarrement. De quoi elle se mêlait, cette jeune fille de la ville ? D’abord, on ne la connaissait pas. Elle n’avait pas grandi ici. Comment osait-elle parler de l’âme de ce café ? Elle prétendait qu’il était l’âme vivante du village. Que pouvait-elle en savoir, elle qui venait de la ville et n’habitait ici que depuis deux ans ?

Beaucoup s’étaient opposés à son projet de rouvrir le café. « Elle va nous le défigurer. Le transformer en salon de thé à la mode, ou en café Internet, comme ces trucs hideux et modernes qu’on voit à la télé ! ». Ils défilaient dans le bureau du maire, égrainant leurs arguments. Et quand ils étaient à court de nouvelles idées, ils les reprenaient au début, pour être sûr que l’édile en chef les avaient bien compris.

Ce projet était devenu l’unique sujet de conversation et d’inquiétude de leur petit monde. Terminé les querelles de voisins, les ragots sur untel ou le village d’à côté, les conversations sur le manque d’eau ou la désolation face aux interminables journées pluvieuses.

Lors de leurs nombreux rassemblements devant la mairie, ils virent un jour le maire raccompagner la jeune fille. Ils se serrèrent la main, chacun avec un sourire satisfait sur le visage.

– Que se passe-t-il ? demanda l’un des habitants.

– Mademoiselle ici présente reprend la gestion du café. Nous venons de signer le contrat, et je lui en ai remis les clés.

Les cris de protestations se multiplièrent. Au milieu de cette cacophonie, la jeune repreneuse perçut certains arguments. Elle réussit enfin à se faire entendre.

– Ne vous inquiétez pas, le café du village va bien conserver son âme.

– Qu’est-ce que vous y connaissez, en âme de village ? Vous ne le connaissez pas, ce café ? Vous ne savez rien de la vie du village, vous venez de la ville.

– Ca, c’est que vous croyez. Vous savez d’où j’arrive, mais vous ne savez pas d’où je viens. Si j’habitais en ville avant d’emménager ici, j’ai grandi à la campagne, dans un petit village. Ma grand-mère y tenait un café-auberge, qui ressemblait à celui-ci. Les odeurs de pastis et de vin blanc se mêlaient aux arômes de café. Les discussions incessantes entre les habitués ne s’arrêtaient que pour laisser la patronne annoncer le plat du jour. Tout le village y passait un petit moment régulièrement et trouvait là la joie, les rires ou les engueulades amicales entre voisins. On y échangeait de bonnes adresses, on venait y chercher un voisin pour un service, les clubs de sport du village y célébraient les victoires et surtout les défaites. Bref, toutes les générations s’y retrouvaient.

Les remarques acerbes s’étaient tues pour écouter ce moment de nostalgie.

– Quand je vois la vitrine de ce café, je repense au café de ma grand-mère, au rôle qu’il jouait dans la vie du village. Je n’habite pas ici depuis longtemps, mais je sais que depuis que le café a fermé, beaucoup d’événements ici se terminent de façon trop sèche. Il manque un lieu de retrouvailles, un lieu d’échange, de partage et de vie. C’est ce que je veux ramener ici, car si j’ai moi-même eu le temps de me rendre compte de tout ça, j’imagine le manque que ça doit représenter pour vous qui vivez ici depuis bien plus longtemps.

– Alors, vous n’allez pas en faire un quelconque salon de thé ou un café internet ? demanda l’un des habitants.

– Non, pas du tout. Ce café gardera son rôle de bistrot – pour boire et manger. Bien sûr, j’apporterai quelques légères touches de modernité, notamment dans la décoration, mais ce qui m’intéresse, c’est de retrouver des chaises en bois qui raclent le carrelage quand les client s’asseyent, de beaux tabourets pour les habitués du comptoir. J’ai envie de créer un endroit où chacun se sentira bien, comme s’il se sentait chez lui.

Quelques semaines plus tard, quand le café rouvrit ses portes, les villageois les plus hostiles de prime abord furent les premiers à décréter que ce projet était la meilleure chose qui pouvait arriver au café et au village. Qu’il était bien que des jeunes se lancent dans ce genre d’aventure pour redonner vie au village et maintenir les lieux de sociabilité pour les habitants. Qu’il était dommage qu’il n’y ait pas plus de personnes pour avoir des initiatives identiques. Et que ceux qui n’arrêtaient pas de critiquer feraient mieux de se taire.

16 réflexions sur “Atelier d’écriture : Un petit coin de vie

  1. Et toc ! Typiquement humain (voire même français) de tout critiquer avant même de savoir ce qu’il en sera … Voilà qui a dû en faire taire plus d’un et susciter la curiosité de voir cette jeune femme faire renaître l’âme du village.
    Merci pour ce texte à la jolie morale.

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  2. encore un bijou de texte que tu nous offres là ! Je croyais que tu me décrivais à travers ce personnage qui reprend le café et qui cherche à convaincre les plus récalcitrants et en faisant taire les jugements ! bravo et merci, me suis sentie super bien en te lisant !

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  3. Amélie, ton texte est très réaliste et montre combien les préjugés ont la dent dure… Mais ta jeune femme est déterminée et saura sans nul doute se faire aimer…Il faudrait qu’elle rencontre Emma et David, (le couple de mon texte) pour organiser des soirées à thèmes 😉
    Merci pour cette agréable lecture !

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    • Merci Jos pour ton commentaire 🙂 Effectivement, mon héroïne pourrait monter le CCC (le Club des Cafetiers Combatifs) pour organiser soirées, échanges de bonnes pratiques et remontage de moral face aux propagateurs de préjugés 😉 Ravie de t’avoir fait passer un bon moment 🙂

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  4. Ton texte est vraiment excellent, on dirait un article de journal.
    Ce qui me donne envie de commenter le sujet.
    Je suis étonnée ici de l’opposition rencontrée. Souvent les gens sont pour les projets mais ne font rien pour les faire vivre. Exemple dans mon village : tout le monde était pour une épicerie mais les gens n’y allaient qu’en dépannage. Idem quelques années plus tard pour le petit marché du dimanche matin. Tout s’est arrêté depuis.
    Ton texte est tellement vivant que j’ai envie de conseiller la jeune femme : si le café a fermé sans repreneur, c’est peut-être qu’il n’était pas viable. Tu devrais changer de concept, faire des soirées-jeux de société pour les jeunes, un café-tricot pour les dames … 😀

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    • Merci Adèle pour ton commentaire 🙂 Je suis d’accord avec toi, au sujet des personnes qui sont pour les projets mais qui ne se préoccupent pas d’y apporter leur contribution en les faisant vivre.
      Par contre, je me permets une question pour te taquiner : à lire tes derniers conseils, tu ne travaillerais pas dans l’accompagnement à la création-reprise d’entreprise ? 😉 (j’ai l’impression d’entendre certains collègues, moi qui travaille aussi dans une structure qui s’occupe d’accompagner le développement des entreprises 😉 ). C’est vrai qu’elle pourra penser à offrir d’autres services ou proposer d’autres moments de rencontres. J’adhère à 100% au café-tricot (étant moi-même adepte de ce type de soirée !). On pourrait aussi faire des soirées de découvertes culinaires, un club « lecture et biture » (!!), etc.

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  5. Et oui le café comme l’âme d »un village. Il est bien triste en effet que de trop nombreux villages français en soient privés. En même temps quand tu vois la réaction première des gens ça ne donne pas envie de se lancer.il faut vraiment avoir envie! Merci

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